Il y avait, au troisième étage d’un vieil immeuble en pierre, une petite fenêtre aux volets bleu pâle.
Elle grinçait un peu quand le vent soufflait trop fort, et son cadre était usé par les années, mais elle aimait profondément sa place.
Chaque matin, elle regardait la même rue.
Toujours les mêmes pavés humides après la pluie.
Toujours le boulanger qui levait son rideau métallique à six heures précises.
Toujours le chat roux qui traversait sans jamais regarder les voitures.
Et presque toujours, le même monsieur avec son manteau gris et son café brûlant.
La fenêtre connaissait cette rue par cœur.
Elle savait à quel moment le soleil touchait le lampadaire du coin.
Elle savait quelles dalles devenaient glissantes en hiver.
Elle savait reconnaître les pas des habitants rien qu’au rythme de leurs chaussures.
Mais parfois, tard le soir, elle rêvait.
Elle rêvait de voir la mer.
Ou une montagne.
Ou même une autre rue, juste pour changer.
« Quelle drôle de vie », soupirait-elle en laissant glisser la pluie sur sa vitre.
« Regarder toujours le même endroit… »
Puis un matin d’automne, quelque chose changea.
Une petite fille s’arrêta juste devant l’immeuble avec un carnet à dessin sous le bras.
Elle leva les yeux vers la vieille fenêtre et lui sourit.
Chaque jour ensuite, elle revint.
Parfois elle dessinait le chat roux.
Parfois le boulanger.
Parfois simplement les reflets du soleil sur les flaques d’eau.
Et la fenêtre comprit alors quelque chose d’étrange.
La rue n’avait jamais été la même.
Les saisons changeaient les couleurs.
La pluie changeait les odeurs.
Les gens grandissaient, vieillissaient, disparaissaient parfois.
Même le silence n’avait jamais exactement le même son.
Alors la petite fenêtre cessa de rêver d’ailleurs.
Parce qu’elle avait enfin compris que regarder longtemps une chose, c’était apprendre à voir tout ce que les autres ne remarquent jamais.